| Droit de réponse àl’article de M. Gilles Gauvin intitulé« La traite des Noirs, la place de l’enseignant entre devoir d’histoire et devoir de mémoire »
Boite de production et réalisation de films. Location de costumes d'époques à la Réunion
Production, films, réunion, 974
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Droit de réponse àl’article de M. Gilles Gauvin intitulé« La traite des Noirs, la place de l’enseignant entre devoir d’histoire et devoir de mémoire »

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Suite à l’article de M. Gilles Gauvin intitulé « La traite des Noirs, la place de l’enseignant entre devoir d’histoire et devoir de mémoire », mis en ligne sur le site du Musée Historique de Villèle – dont le conservateur est M. Jean Barbier –, nous ne pouvions évidemment pas faire autre chose que réagir et activer notre droit de réponse. L’article évoqué est censé contribuer à la « Commémoration de l’Abolition de l’Esclavage » du 10 mai.

                                                          William CALLY

         Qu’on donne la parole, dans le cadre de la Commémoration du 10 mai, à M. Gilles Gauvin… Pourquoi pas ? Même si ce dernier est surtout connu pour avoir fait une thèse que certains qualifient d’élogieuse sur Michel Debré (et non pas une thèse sur l’Esclavage), l’intéressé a certainement dû réorienter son axe de recherches ces dernières années pour maîtriser cette autre période de l’Histoire. Nous devons avouer que nous n’avons pas eu le temps d’analyser la récente bibliographie de M. Gilles Gauvin, malheureusement. Cependant, le fait est que cette personne se sert aujourd’hui de la tribune que vous lui offrez pour décrédibiliser, sous le logo même du Département de La Réunion, les compétences et l’œuvre de Sudel Fuma, Historien réunionnais disparu tragiquement il y a 6 ans. Et ça, nous ne pouvons l’accepter ! 

         Comment peut-on cautionner un texte où suinte autant de condescendance de la part de
ce professeur d’Histoire de collège du Tampon à l’encontre de notre regretté Sudel Fuma, professeur des Universités, Historien et Humaniste réunionnais, dont le souvenir est gravé dans nos mémoires ? Avez-vous soupesé la teneur de cet article avant de le mettre en ligne ? 

         J’entends parler de la condescendance et de la malhonnêteté intellectuelle dont fait preuve Gilles Gauvin sous couvert d’une banale critique de deux de nos films : Élie ou les forges de la Liberté et Madame Desbassayns. J’emploie ce qualificatif à escient car, comme pour tout réalisateur, les critiques de film sont choses banales ; c’est notre lot quotidien. Je n’en
tire généralement aucune offense… Mais là, on ressent clairement que l’attaque ne m’est pas totalement destinée ; elle est orientée pour une critique indirecte de Sudel Fuma, que Gilles Gauvin fait bien l’effort d’indiquer comme le « co-auteur » de ces œuvres audiovisuelles. Il le rappelle au lecteur avec véhémence (je n’ai pas compté le nombre de fois où le nom de Sudel Fuma est cité par cette personne dans son article et sa vidéo, mais ce serait sans doute édifiant) : « C’est le cas d’Élie ou les forges de la liberté » [4] de William Cally, co-écrit avec l’historien Sudel Fuma » / « dans l’autre docufiction consacré par les mêmes auteurs, en 2015, à Madame Desbassayns ». Ne pas faire l’économie du nom de Sudel Fuma dans ce lancement de la critique des deux films semblait a priori important aux yeux de M. Gilles Gauvin. 

         Il y a des critiques que l’on peut entendre : problème de costumes pour les esclaves, problème de « patine » sur des vêtements jugés trop immaculés à l’écran, usage de seaux au lieu de tonneaux dans une séquence de porteurs d’eau dans une ravine… Oui, on aurait pu mieux faire en termes de reconstitution historique et nous l’aurions fait sans doute avec un peu plus de temps et de budget. Mais, voilà, on découvre par la suite d’autres critiques que nous allons estimer comme plus stratégiques et sournoises, impulsées par une volonté de décrédibiliser les « auteurs de ces films », et plus particulièrement Sudel Fuma car il s’agit de critiques sur la base d’éléments historiques. Dans ces critiques, on décèle une certaine malhonnêteté intellectuelle que nous allons tenter de vous révéler. 

         Gilles Gauvin dénonce, en effet, l’exhibition d’une scène de violence gratuite dans Élie ou les forges de la Liberté, en ces termes : « Ainsi, par exemple, la scène où le commandeur de la plantation frappe sauvagement, sans raison, des esclaves qui travaillent déjà ». Il fait là référence à une séquence située à la 14èmeminute du film. Cependant, dans les faits, en visionnant l’extrait, on y voit un commandeur descendre d’une charrette, crier pour inciter les esclaves d’un champ à travailler plus vite et puis faire claquer son fouet,… mais en frappant le sol !Nous ne sommes donc pas, comme nous incite à le penser Gilles Gauvin, face à un personnage qui « frappe sauvagement » des esclaves déjà au travail.  

         Tout le reste de son argumentation est construit sur ce genre d’approximations allant en sa faveur et lui conférant un rôle de « pourfendeur » bien agréable. Comme sa manière de procéder sur un plan rhétorique est généralement la même, il convient de la décrire en quelques mots. 

                  Le
« Pourfendeur » énonce d’abord comme une évidence qu’il adhère à la conscience de l’horreur et de l’abomination de l’Esclavage (« ce qui n’enlève rien à la brutalité et l’inhumanité de l’esclavage » écrit ainsi Gilles Gauvin). Puis, après avoir formulé cette « phrase magique », il peut se permettre de s’abstenir d’en donner des détails. Il devient inutile à ses yeux d’étayer cette réalité historique avec des arguments, des images ou des données précises mettant en relief cette « brutalité et cette inhumanité de l’Esclavage ». Le « Pourfendeur » ne supporte que l’évocation superficielle de l’abomination de l’Esclavage, mais surtout pas d’exposition concrète, pas de monstration de cette horreur de l’Esclavage. Une telle initiative serait aussitôt taxée, par le « Pourfendeur », d’éruption idéologique ou de manifestation caricaturale de quelque tourment identitaire… 

         Aux yeux de ces personnes, on se doit donc toujours de garder la mesure de notre exhibition historique et de faire nôtre ce vieux réflexe d’antan consistant à faire oublier, pour notre bien évidemment, la crue réalité de l’Esclavage. 

         En revanche, une fois énoncé ce credo de l’horreur et de l’abomination de l’Esclavage (« ce qui n’enlève rien à la brutalité et l’inhumanité de l’esclavage »), la voie est dès lors ouverte pour notre « Pourfendeur », pour notre « Lamontrèr » −que Gilles Gauvin n’hésite pas à demander la signification de ce mot créole à son oncle Axel, au besoin !−, pour argumenter dans le sens contraire et véhiculer l’idée −dont chacun jugera la portée idéologique −d’une « proximité entre maîtres et esclaves plus nuancée » comme il l’écrit lui-même. L’objectif avoué de ce genre de démonstration est invariablement de donner à penser que l’Esclavage à Bourbon aurait été, ô miracle, différent de ce qui se pratiquait ailleurs ; que cela s’apparentait à un esclavage évidemment plus nuancé, plus doux, parfois même teinté d’affection familiale, du fait d’une proximité accrue entre maîtres et esclaves ; un système à part où l’esclave n’était pas exactement un esclave… Cette belle idée coloniale de la
« grande famille » que formaient maîtres et esclaves sur l’Habitation ou les petites propriétés ! Une sorte de fraternité endémique « à la sauce bourbonnaise » qu’on voudrait nous expliquer à coups d’interprétations subjectives d’archives et d’invocations de paramètres insulaires soi-disant favorables. Et c’est bien entendu cette vision pour le moins angélique de l’Histoire qu’il conviendrait, aux dires de Gilles Gauvin, d’apprendre aux élèves pour en faire les « futurs citoyens » (« L’histoire telle qu’elle est enseignée dans le primaire et dans le secondaire doit alors contribuer à former de futurs
 citoyens… »)… 

         En outre, Gilles Gauvin dénonce des erreurs historiques, des anachronismes ; ce qui, évidemment, aurait vocation à porter atteinte plus directement à Sudel Fuma. Il sous-entend par exemple une utilisation erronée d’un tableau de Delacroix, « La Liberté guidant le peuple », dans nos films, en arguant (comme si nous l’ignorions !!!) que cette œuvre dévoile une scène de la révolution
de 1830 et non celle de 1789. Nous aurions donc, par manque de culture, par manque de connaissances du sujet, fait une erreur d’éléments iconographiques pour illustrer le moment où la narration du film nous parle de la Révolution française de 1789. Tout cela se construit évidemment dans l’oubli d’une chose essentielle : cette Révolution parisienne de 1830, peinte dans le tableau de Delacroix, est incarnée par une fille du peuple coiffée du bonnet phrygien, les mèches flottant sur la nuque, vivante, fougueuse, révoltée et victorieuse, une allégorie de la Liberté évoquant directement la Révolution de 1789les sans-culottes et la souveraineté du peuple. Le drapeau, bleu, blanc, rouge, symbole de lutte, mêlé à son bras droit, se déploie en ondulant vers l’arrière du plus sombre au plus lumineux, comme une flamme (Nous reprenons là un extrait d’une notice du musée du Louvre que vous pouvez consulter au lien suivant : https://www.louvre.fr/oeuvre-notices/le-28-juillet-la-liberte-guidant-le-peuple). Par conséquent −et c’est là où la manœuvre intellectuelle de M. Gilles Gauvin devient malhonnête, voire même insultante −, ce dernier oublie littéralement, délibérément, pour construire sa critique, la présence incontournable de cette allégorie de la Révolution Française de 1789 placée au cœur du tableau. Même s’il s’agit de la Révolution de 1830, la femme au centre du tableau correspond absolument à une personnification de la Révolution de 1789 !!! C’est bien cette personnification qui a justifié notre association d’images/d’idées dans le montage du film. C’est donc une insulte grave et assez ignoble que de laisser penser que le réalisateur que je suis et surtout son co-auteur, l’Historien Sudel Fuma, Professeur des Universités, n’avaient pas connaissance du contexte historique de ce chef-d’œuvre d’Eugène Delacroix présent dans tous les manuels scolaires. C’est vraiment nous prendre pour des incultes ! Mais c’est peut-être la volonté profonde de M. Gilles Gauvin : donner la leçon et dénigrer à titre posthume Sudel Fuma, l’un des Réunionnais les plus admirables qu’il m’ait été donné de rencontrer dans mon existence. 

         Nous vous laissons le soin de juger par vous-même la mise en doute que M. Gilles Gauvin distille ensuite concernant la figure historique d’Élie, chef de la révolte des Esclaves de Saint-Leu. Quand Sudel Fuma s’appuie pour énoncer cette vérité historique sur un document indiscutable retrouvé en 2010, soit très récemment, dans les Archives de Londres (le délibéré du procès des Esclaves de Saint-Leu désignant Élie comme chef des insurgés), M. Gilles Gauvin nous sort un nom de son chapeau (l’Esclave Gilles) auquel il attribue le rôle de « véritable chef de la Révolte »… Il affirme cela sans aucun argument à la clé et sans note de bas de page (alors qu’il y a des notes et références ailleurs). S’inscrivant dans la même dynamique d’un Sosthène de Chateauvieux −chroniqueur de l’époque qui proposait l’esclave Jean comme « véritable chef de la Révolte » −, force est d’admettre que Gilles Gauvin ne fait qu’œuvrer ici à la contradiction systématique de la crédibilité du travail de Sudel Fuma, quitte à construire son propos sur du vide. Une nouvelle fois, il se fait le détracteur subtil mais constant de Sudel Fuma, coupable à ses yeux d’avoir contribué à construire de toutes pièces, avec l’aide du réalisateur que je suis, un « Spartacus noir », comme cela existe aux Antilles, et d’avoir fait une héroïsation incongrue du personnage d’Élie. 

         Gilles Gauvin avance cela sans jamais contrebalancer les choses. Il aurait pu le faire très simplement à ce moment précis : en suggérant l’idée que, à l’inverse, les chroniques coloniales auraient pu avoir un intérêt certain à diluer la figure héroïque d’Élie au long des décennies, à lui refuser cette place de chef, en la donnant ponctuellement à d’autres frères d’armes, comme pour mieux l’effacer des tablettes et éviter d’en faire un symbole, un Héros noir. Non, cet axe de réflexion n’est pas venu pas à l’esprit de M. Gilles Gauvin. Curieux ! 

         Relents identitaires, partis pris idéologiques, c’est donc là ce qu’il perçoit et qui le révulse chez-nous. Mais s’est-il interrogé simplement une fois, dans sa belle posture de « Pourfendeur » d’historiens disparus, sur la perception que l’on pouvait avoir de son œuvre à lui et de ses travaux… En adoptant les mêmes intentions que lui et le même degré de malhonnêteté intellectuelle, nous pourrions aisément débusquer ici et là beaucoup d’experts en édulcoration des crimes historiques et en sanctification des « bourreaux » du Passé, beaucoup de « diffuseurs 2.0 » de cette vieille rengaine coloniale chantant l’Esclavage doux et paternaliste de Bourbon ; en cela beaucoup d’Historiens que nous taxerions, selon notre propre jugement, d’historiens idéologiques… Mais à quoi bon le faire ? Ce serait là un effort sans fin et tellement vain que nous préférons le laisser à des gens ayant du temps à perdre. 

         Quoi qu’il en soit, il serait sage, vous en conviendrez, de ne pas flétrir la mémoire de Sudel Fuma pour si peu, surtout à l’approche d’une date aussi symbolique que celle du 10 Mai. Nous vous laissons libres de votre décision finale de donner une place ou non, sur un site comme celui du Musée Historique de Villèle et sous le logo du Département de La Réunion, à ce genre d’articles distillant une charge, fût-elle déguisée et subtile, contre le travail d’un universitaire décédé dont le renom n’est plus à faire. 

         En cas de maintien de ce texte, sachez toutefois que nous informerons directement de notre profond désaccord par courrier le Président du Conseil Départemental de La Réunion, M. Cyrille Melchior, ainsi que les interlocuteurs les mieux à même de saisir la portée de pareille offense. 

William CALLY 

Auteur-Réalisateur réunionnais 

(fait le 08/05/2020)